Comment la politique monétaire américaine a-t-elle provoqué l’Euromaidan ?

Comment la politique monétaire américaine a-t-elle provoqué l’Euromaidan ?

Comment la politique monétaire américaine a-t-elle provoqué l’Euromaidan ?

Dans cet article, nous nous proposons d’expliquer les répercussions géopolitiques que peut avoir la politique monétaire américaine.

 

En 2007, lorsque l’UEFA lui confie l’organisation du Championnat d’Europe des Nations de 2012, conjointement avec la Pologne, l’Ukraine connaît une croissance économique forte, supérieure à 7%, augurant un futur prometteur. En 2013, l’économie ukrainienne est dans un tout autre état. La croissance économique est atone et les finances publiques sont dans le rouge. Force est de constater que la gestion hasardeuse des deniers publics lors de l’Euro a sensiblement alourdi le poids de la dette publique. L’événement sportif a bien permis la modernisation de certaines infrastructures routières et aéroportuaires mais les réformes structurelles dont le pays a largement besoin pour attirer les investisseurs internationaux se font cruellement attendre. La manne touristique que devait apporter la compétition de football n’a pas été aussi abondante que les autorités l’espéraient. C’est en substance le message que le Fonds Monétaire International délivre à l’Ukraine en avril 2013. La proposition du FMI d’accorder un nouveau prêt est conditionnée à la réalisation par Kiev de réformes majeures portant sur une revalorisation du tarif du gaz domestique, la libéralisation du secteur énergétique et la limitation du déficit public.

L’Ukraine ne peut se passer de la perfusion des capitaux étrangers. Comment faire autrement lorsque les Ukrainiens consomment plus qu’ils ne produisent ? La balance courante, la différence entre les exportations et les importations, est déficitaire. Il est vital de trouver des devises étrangères afin de financer les importations de biens et de services.

 

Le 10 avril 2013, le gouvernement ukrainien rejette pourtant cette proposition jugée trop contraignante à ses yeux. Le Président Yanukovitch entrevoit une solution bien plus intéressante ne demandant aucune contrepartie : emprunter les capitaux nécessaires sur les marchés financiers internationaux. Après tout, la croissance économique mondiale est elle-même moribonde, les obligations en dollars ne rapportent quasiment plus rien, les investisseurs institutionnels devraient donc se réjouir de pouvoir acquérir la dette en dollars d’un pays émergent offrant un taux d’intérêt attractif. C’est en tout cas la réflexion qui prévaut à Kiev. L’Ukraine ainsi émet une obligation souveraine de 1,25 milliards de dollars avec un taux d’intérêt de 7,50%.

L’histoire aurait dû s’arrêter là. Mais le gouvernement de Yanukovitch n’avait pas prévu que que cette situation exceptionnelle sur les marchés financiers allait bientôt prendre fin.

Le 22 mai 2013, Ben Bernanke, Président de la Réserve Fédérale (FED) est auditionné devant le Congrès américain. L’économie américaine commence à montrer des signes d’amélioration et les représentants américains aimeraient bien connaître les intentions du successeur d’Alan Greenspan sur la politique qu’il entend mener. Depuis le début de la crise financière, les autorités monétaires américaines ont conduit des politiques monétaires inhabituelles ou, pour le dire dans leur jargon, des politiques accommodantes. Elles consistaient non seulement à abaisser le taux d’intérêt directeur de l’économie (taux qui sert de référence aux taux courts) à un niveau proche de zéro mais, de surcroît, la FED intervenait sur les taux longs. Pour évaluer l’intérêt de ce programme, il faut comprendre le fonctionnement du taux d’une obligation.

Une obligation est un instrument de dette émis avec des conditions de remboursement prédéterminées (comme par exemple la durée, appelée la maturité, ou la notation qui éclaire sur le risque de non remboursement de l’obligation).

Lorsqu’un Etat émet une obligation sur les marchés, les acquéreurs connaissent les conditions de remboursement. Le taux est lui déterminé par le marché. Si les acquéreurs achètent massivement une obligation, c’est qu’ils considèrent que cette obligation aura des chances d’être remboursée ou qu’ils ne trouvent pas rien de mieux sur le marché dans les conditions du moment. Plus les acquéreurs potentiels seront nombreux et moins l’Etat émetteur aura besoin de faire d’effort pour les convaincre, d’où un taux de marché plus bas. En d’autres termes, plus son taux est bas, plus une obligation est massivement achetée par les acteurs du marché.

Les taux des obligations à 10 ans, appelés taux longs, déterminent la valeur des taux d’intérêt fixes. Ce sont ces mêmes taux que les particuliers connaissent lorsqu’ils souhaitent s’endetter pour une acquisition immobilière. Le niveau des taux fixes est une variable fondamentale tant pour les ménages que pour les entreprises. Il est entendu que des taux fixes bas doivent théoriquement inciter les particuliers tout comme les entreprises à s’endetter même s’ils n’en avaient pas forcément l’intention. Cette manœuvre a pour but de relancer l’économie. C’est en tout cas la théorie sur laquelle se fondent les autorités monétaires américaines.

C’est ainsi qu’après la crise économique de 2008, les autorités américaines ont mis en place un large programme mensuel d’achat d’obligations du Trésor. Ce programme est appelé assouplissement quantitatif, quantitative easing en anglais.

En se portant acquéreur d’obligations souveraines à 10 ans, la FED permet non seulement au Trésor Américain de s’endetter à moindre coût, ce qui donne la possibilité à l’Administration Américaine d’engager de nouvelles dépenses publiques, mais également au secteur privé tout entier d’en profiter.

Cette situation ne peut évidemment pas durer indéfiniment. En intervenant massivement dans l’économie, les autorités monétaires l’empêchent de fonctionner normalement. Comment en effet savoir quel est le taux naturel de l’économie lorsqu’un acteur créé de la monnaie ex-nihilo pour acquérir des obligations souveraines ?

Les autorités américaines ont à cet effet précisé dès l’origine que l’assouplissement quantitatif serait limité dans le temps. Pas question pour autant de fermer le robinet du crédit du jour au lendemain. Il s’agit plutôt de réduire progressivement le débit qui alimente l’économie. Cette politique porte un nom en anglais : le tapering (l’amincissement).

Le 22 mai 2013, Ben Bernanke annonce tout simplement que le tapering commencera à être mis en œuvre d’ici à la fin de l’année 2013. La FED réduira, à partir de décembre 2013, ses acquisitions de dette souveraine émise par le Trésor Américain. Cette déclaration a évidemment des conséquences sur les marchés financiers. En premier lieu, sur les marchés actions qui n’apprécient pas les périodes d’incertitude et montrent des signes de nervosité. En second lieu, sur les marchés obligataires. Si la FED n’achète plus d’obligations, c’est que les acheteurs seront moins nombreux. Les taux remontent donc sur les obligations américaines. Si ce taux remonte sur les obligations émises en dollars, c’est donc que l’écart de taux entre les obligations américaines émises en dollars, qui donnent la certitude d’être remboursées, et celles qui sont bien mieux sûrs de l’être (émises par d’autres pays que les Etats-Unis) se réduit également. Les investisseurs sur les marchés obligataires rééquilibrent leurs portefeuilles d’obligations en faveur des obligations américaines et au détriment des obligations des pays émergents ou des pays où la situation politique est incertaine. L’Ukraine se trouve justement parmi eux.

Les investisseurs internationaux vendent massivement les obligations ukrainiennes. Le taux demandé pour les obligations ukrainiennes passe de 7,50 % à 11 %. C’est un taux bien supérieur à ce que Kiev peut se permettre de rembourser pour le service de sa dette. Comment se financer sur les marchés ? le temps presse et rien ne serait pire pour l’Ukraine que de faire défaut sur sa dette souveraine.

Yanukovitch se retourne en catastrophe vers la Russie qui accepte de lui octroyer un prêt, en échange de l’abandon du projet d’association avec l’Union Européenne. Cette décision est l’étincelle qui provoque l’Euromaidan.

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