Comment apprécier l’impact de la diplomatie financière sur les marchés financiers ?

Comment apprécier l’impact de la diplomatie financière sur les marchés financiers ?

Comment apprécier l’impact de la diplomatie financière sur les marchés financiers ?

 

Dans le domaine des relations internationales, Joseph Nye[1] opère une distinction entre le «Hard Power» et le «Soft Power», le second se distinguant du premier, traditionnel,  en ce qu’il est la capacité d’un pays à persuader un autre de faire ce qu’il veut sans recours à la force ou à la coercition.

De manière analogue, on pourrait définir les contours des moyens relevant d’un «Financial Hard Power» et ceux relevant d’un «Financial Soft Power».

Le «Financial Hard Power» recouvre les moyens d’actions financiers utilisant la force ou la coercition. Citons parmi eux : les sanctions financières ou les amendes financières, les prises de participations stratégiques, notamment par l’entremise de fonds souverains ou autres véhicules d’investissements gérés par les Etats, la capacité à légiférer sur la finance afin de donner un avantage stratégique aux entreprises nationales, l’octroi de prêts bilatéraux, l’accord de financement par des organismes internationaux que permet l’influence acquise dans les institutions financières internationales, les interventions directes sur la politique monétaire (dévaluation monétaire en taux de change fixes ou assouplissement quantitatif en taux de changes flottants).

Le «Financial Soft Power» inclut les moyens d’actions financiers ne mettant pas en œuvre la force ou la coercition. On y trouvera, à titre d’exemple, la qualité et la stabilité monétaires, le pouvoir d’attraction des centres financiers internationaux, le privilège exorbitant du dollar,  l’émergence de nouvelles monnaies ou encore la promotion des intérêts nationaux ou de l’image nationale grâce aux participations stratégiques.dans des sociétés cotées sur les marchés d’autres pays.

 

La conduite de la politique monétaire est un exemple singulier qu’il convient d’expliciter. La fixation des taux directeurs est du ressort des politiques monétaires décidées par les Banques Centrales. L’objectif reflété dans les statuts d’une Banque Centrale consiste à limiter ses interventions à la stabilisation de l’économie nationale, à savoir au maintien de l’indice des prix et, dans certains cas, comme aux Etats-Unis, à celui d’un niveau d’emploi maximum. La poursuite de ces objectifs de politique nationale a pourtant des conséquences financières indéniables sur l’économie de pays étrangers. Une étude du Fonds Monétaire International[2] montre qu’une hausse des taux d’intérêts a des répercussions directes sur les économies des marchés émergents, accentuées dès lors que les Banques Centrales mettent en place des politiques monétaires d’assouplissement quantitatif. Des répercussions d’autant plus intenses que la balance courante dudit pays tiers est déficitaire ou que leurs dettes sont détenues en grande partie par des non-résidents. C’est justement le cas de pays comme la Turquie ou le Brésil. Il est vrai que la Réserve Fédérale américaine est théoriquement indépendante, mais comme le rappelle Gerald O’Driscoll Jr, directeur de recherche au Cato Institute et ancien Vice-Président de la Banque Centrale de Dallas, la réalité de l’indépendance de la FED est pour le moins sujette à caution[3]. Dès lors, il convient d’admettre l’utilisation de la politique monétaire comme un instrument de diplomatie financière.

 

L’impact de la diplomatie financière sur les marchés financiers se trouve être de deux ordres : des implications sur leur volatilité et des conséquences sur leur valorisation. Rappelons ici que la volatilité est l’ampleur des variations du cours d’un actif financier, mesuré sur les marchés financiers par l’indice VIX, également appelé indice de la peur. En effet, une volatilité élevée signifie que les acteurs des marchés financiers connaissent de grandes incertitudes sur la valeur des actifs.

Un épisode récent de l’histoire financière, durant lequel la volatité des marchés était très élevée, est bien entendu celui qui a suivi la chute de la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, point initial de la crise des subprimes. Si l’indice VIX se situe traditionnellement entre 10 et 20 %, son évolution pendant l’année 2008 fut particulièrement erratique, dépassant régulièrement les 30 %.

Les fonds souverains gèrent et investissent l’épargne nationale, souvent en devise, générée par les excédents commerciaux ou par la vente d’hydrocarbures. Ce sont des entités détenues par les Etats. Entre l’été 2007 et la fin de l’année 2008, le montant des prises de participation des fonds souverains dans les institutions financières a été supérieur à 80 milliards de dollars[4]. Leur concours a agi comme une force stabilisatrice et rassurante pour les marchés financiers. Les engagements des fonds souverains comme l’Abu Dhabi Investment Authority, Temasek — le fonds souverain de Singapour -, ou encore la China Investment Corporation dans des institutions financières comme Citigroup, UBS, Merrill Lynch ou encore Morgan Stanley ont rassuré les marchés financiers qui y ont vu l’arrivée d’investisseurs pérennes disposant de ressources importantes malgré les risques de dépréciation de leurs actifs subsistants. Ces prises de participation ont eu pour effet une diminution de l’indice de volatilité des marchés financiers.

 

Une autre illustration de l’impact de la diplomatie financière sur les marchés financiers est l’évolution qu’a connue le dollar pendant les mois qui ont suivi la crise des subprimes de 2008. Rappelons que celle-ci est originaire des Etats-Unis. Pourtant, entre le 15 juillet et le 15 novembre 2008, le dollar s’est considérablement apprécié vis à vis de l’euro (de 1,60 dollar à 1,25 dollar pour 1 euro) alors qu’il aurait été cohérent de s’attendre à une dépréciation. Tout pays connaissant une crise financière serait victime d’une fuite des capitaux étranger qui provoquerait une vente massive de sa monnaie. Ce phénomène d’appréciation de la monnaie pendant une crise financière est appelé le « flight to quality ». C’est l’une des composantes majeures du Soft Financial Power et il s’applique aux monnaies qui rassurent les investisseurs en période de crise, comme le dollar ou le franc suisse. C’est ainsi que le statut privilégié du dollar en fait une monnaie refuge alors même que l’épicentre de la crise se situe en zone dollar.

 

En conclusion, si l’objectif premier de la diplomatie financière est de contraindre des pays tiers, les conséquences de l’utilisation de ses instruments ne doit pas être sous-estimée. Les marchés financiers, lieux d’échange de titres financiers, peuvent sembler a priori à l’abri du champ de la diplomatie financière. Pourtant, ses effets sont significatifs tant sur la valorisation des actifs que sur la volatilité des marchés. La diplomatie financière peut s’avérer être une force stabilisatrice ou déstabilisatrice des marchés financiers.

 

Il est intéressant de noter que nombre des prérogatives financières restent du domaine de compétence des Etats et que, plus particulièrement, le système financier international dans son immense complexité est sujet à des décisions de politique extérieure. C’est la raison pour laquelle il nous paraît important de souligner l’importance de la diplomatie financière.

 

A cet égard, il serait difficilement concevable d’imaginer aujourd’hui une guerre, engageant des troupes au sol, entre les grandes puissances notamment nucléaires. Cette considération nous amène à la question suivante : quelle méthode serait le plus dommageable pour un pays tiers : la vente massive de ses obligations d’Etat ou une invasion militaire ? La diplomatie financière est à la fois un formidable effet de levier stratégique et, pour certains pays, plus vulnérables financièrement, leur talon d’Achille. On pourrait sans crainte aucune paraphraser Clausewitz[5] pour affirmer que la diplomatie financière est la continuation de la guerre par d’autres moyens.

 

 

[1] NYE Joseph S. Jr., Soft Power: The Means to Success in World Politics, NY: Public Affairs, 2004, 192 p.

[2] https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2016/12/31/Spillovers-from-United-States-Monetary-Policy-on-Emerging-Markets-Different-This-Time-42563 (consulté le 30 juin 2017)

[3] https://www.cato.org/publications/commentary/why-fed-is-not-independent (consulté le 30 juin 2017)

[4] swfinstitute.org (consulté le 30 juin 2017)

[5] “La guerre, c’est la politique continuée par d’autres moyens ». De La Guerre, Von Clausewitz, Carl. Ed de Minuit

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